Le Mali, et plus largement l’Afrique, restera-t-il encore longtemps la cinquième roue du carrosse ? La question mérite d’être posée, car au-delà de nos difficultés économiques et institutionnelles, c’est aussi notre rapport à l’honneur, à la dignité et à la responsabilité qui interpelle.
Autrefois, dans nos sociétés, on avait honte de voler et de tricher. Puis la honte a laissé place à la peur. On ne volait plus parce qu’on craignait les conséquences. Aujourd’hui, dans trop de situations, même cette peur semble avoir disparu. On vole, on triche, on trompe et l’on trouve parfois les moyens de justifier l’injustifiable.
Certains diront qu’ailleurs, c’est pareil. Je ne le pense pas. Aucune société n’est parfaite, mais la différence réside aussi dans la capacité à condamner ces comportements et à protéger les victimes.
Le foncier, une crise qui détruit des vies
Je reconnais volontiers que la Transition accomplit un travail important en matière de droit foncier. Mais le mal est ancien et profondément enraciné.
Dans certaines affaires, il devient presque impossible de faire confiance. Vous pouvez travailler pendant des années, vous priver, économiser chaque franc pour acheter un terrain et assurer l’avenir de votre famille. Et lorsque vous pensez enfin avoir sécurisé votre bien, quelqu’un vient vous le prendre.
Parfois, ce sont des membres de votre propre famille. Parfois, des notables. Et lorsque vous réclamez votre bien, on vous explique que vous avez manqué de vigilance, que votre document n’était pas un véritable titre foncier, mais une lettre, une attribution ou une quelconque autorisation.
La victime devient alors presque responsable de sa propre spoliation.
Les arnaques foncières ne sont pourtant pas de simples litiges administratifs. Elles détruisent des années de travail, brisent des familles et provoquent une véritable violence psychologique. C’est pourquoi leur lutte devrait être une affaire nationale.
J’ai récemment vu une vidéo d’un célèbre comédien célébrant sa libération après avoir été détenu dans le cadre d’un litige foncier. Son implication serait notamment liée à la promotion d’un promoteur et à la mise en relation de personnes avec celui-ci.
Promouvoir un projet n’est évidemment pas un crime. Mais lorsque l’on apprend qu’il s’agit d’une arnaque, une question se pose : que fait-on lorsque l’on sait ? Se désolidarise-t-on ? Alerte-t-on les personnes susceptibles d’être victimes ? C’est à ce moment que la responsabilité morale ne peut plus être écartée.
Nous invoquons Dieu, mais respectons-nous Sa justice ?
Le Mali est un pays majoritairement musulman. Nous invoquons Dieu partout, dans nos maisons comme dans nos mosquées. Pourtant, une contradiction demeure ; comment peut-on réclamer la protection de Dieu tout en spoliant le bien d’autrui ?
En islam, l’injustice et l’usurpation des biens d’autrui sont gravement condamnées. Alors comment pouvons-nous demander la paix pour nous-mêmes lorsque notre tranquillité repose sur les larmes d’une autre famille ?
La paix des uns ne peut pas être construite sur les larmes des autres.
Il ne suffit pas de prier ni de parler de religion. La foi se mesure aussi à notre comportement lorsque personne ne nous regarde, lorsque nous avons la possibilité de voler sans être immédiatement sanctionnés.
Alors oui, laissons les choses à Dieu.
Car la justice des hommes peut être contournée, retardée ou trompée. Celle d’Allah ne l’est pas.
Celui qui a été spolié peut perdre son terrain, son argent et des années de travail. Mais celui qui pense avoir gagné en prenant le bien d’autrui ne doit pas oublier qu’il existe une justice devant laquelle ni l’argent, ni les relations, ni la notabilité ne serviront de refuge.
Ce que vous avez pris aux hommes, vous devrez un jour en répondre devant Dieu.
Et c’est peut-être là que se trouve la justice la plus implacable : celle à laquelle personne ne peut échapper.
Manda CISSE



