Un mot. Un seul. « Putschiste ». Il aura suffi qu’il soit prononcé à l’antenne de France 24 pour faire basculer la relation entre Conakry et Paris dans une zone de tension.
Jeudi 17 septembre 2026, les autorités guinéennes ont interdit la diffusion de France 24 sur l’ensemble du territoire. La veille, la Haute Autorité de la communication avait vivement protesté contre l’utilisation, jugée « délibérée » et « inappropriée », de ce qualificatif pour désigner le président Mamadi Doumbouya.
France 24 a reconnu une erreur. La chaîne a expliqué avoir « qualifié par erreur » le chef de l’État de « président putschiste », annonçant des excuses ainsi qu’une rectification à l’antenne. Mais, pour le régulateur guinéen, le mal était déjà fait. L’extrait litigieux demeurait accessible sur les plateformes numériques de la chaîne, malgré la demande de procéder aux rectifications nécessaires sur l’ensemble de ses canaux.
La sanction est donc tombée.
Et derrière ce bras de fer autour d’un mot se joue quelque chose de beaucoup plus profond : une relation particulière entre la Guinée et la France, faite de proximité historique, de liens personnels, militaires, universitaires et politiques, mais aussi de susceptibilités et de rapports de force.
Un mot qui réveille une histoire que l’on croyait sous contrôle
Mamadi Doumbouya est arrivé au pouvoir en septembre 2021 à la suite du renversement d’Alpha Condé. Il a ensuite été élu démocratiquement selon les déclarations, président lors du scrutin du 28 décembre 2025.
Depuis son arrivée au pouvoir, les autorités guinéennes ont dissous plusieurs formations politiques et restreint fortement l’espace politique et médiatique. Des manifestations ont été interdites et réprimées, tandis que des opposants et des voix critiques ont été arrêtés, condamnés, contraints à l’exil ou portés disparus.
Mais la relation avec la France a longtemps obéi à une logique différente de celle observée dans les pays de l’Alliance des États du Sahel. Conakry n’a pas suivi le même chemin de rupture avec Paris et n’a pas engagé la même confrontation avec les intérêts français.
Cette proximité n’est pas seulement diplomatique. Elle est aussi personnelle.
Ancien légionnaire de l’armée française, Mamadi Doumbouya a servi en France avant de rejoindre l’armée guinéenne. Il a également effectué une partie de sa formation militaire en France. Son parcours est donc intimement lié à cet ancien partenaire devenu, au fil des années, à la fois allié, référence et parfois juge.
C’est précisément ce qui donne à l’affaire France 24 une dimension presque familiale.
Car dans une relation fondée sur une longue proximité, le sentiment de trahison peut être plus douloureux que la critique venue d’un adversaire déclaré.
Et c’est peut-être là que réside le véritable ressort de cette crise.
Entre souveraineté africaine et regard français, la vieille question du double standard
Le mot « putschiste » n’est pas neutre. Il renvoie directement aux conditions dans lesquelles Mamadi Doumbouya est arrivé au pouvoir en 2021. France 24 l’a reconnu comme une erreur et a présenté ses excuses.
Au-delà de ce mot, une question de fond se pose : pourquoi certains changements de pouvoir militaires semblent-ils susciter, dans le regard français, davantage d’attention que d’autres ?
Les dirigeants du Mali, du Burkina Faso et du Niger, eux aussi issus de prises de pouvoir militaires, ont engagé une rupture beaucoup plus nette avec la France. Dans ces pays, les relations avec Paris se sont profondément dégradées, jusqu’à entraîner des mesures contre plusieurs médias français.
Pour autant, derrière les différences de trajectoires diplomatiques, une même interrogation traverse aujourd’hui une grande partie du continent africain : qui décide des mots utilisés pour qualifier les pouvoirs africains ?
Les peuples africains n’attendent pas nécessairement que les médias étrangers cessent de critiquer leurs dirigeants. Ils demandent surtout que les mêmes principes soient appliqués avec la même rigueur, quels que soient les intérêts géopolitiques en présence.
La souveraineté ne devrait pas être une notion à géométrie variable.
La Guinée et la France finiront probablement par renouer le dialogue. Parce que l’histoire, les intérêts économiques, et les trajectoires personnelles sont trop étroitement imbriqués pour qu’un mot suffise à effacer tant d’années de connivence et d’intérêts partagés.
Il suffit parfois d’un seul mot pour rappeler à chacun que les vieilles blessures ne sont jamais totalement refermées.
Et dans cette querelle presque familiale, l’Afrique regarde.
Elle ne demande pas nécessairement de choisir un camp.
Elle demande simplement que, lorsqu’on parle d’elle, les mêmes mots, les mêmes principes et les mêmes exigences s’appliquent à tous.
Manda CISSE


