La dépigmentation volontaire n’est pas qu’une affaire de beauté. Elle révèle une relation troublée à notre identité, à notre histoire et aux normes esthétiques que nous avons fini par intérioriser.
Il faut avoir profondément intériorisé le rejet de soi pour regarder sa propre couleur de peau et décider qu’elle doit disparaître.
L’Afrique porte des blessures qu’elle n’a pas choisies. Mais il en existe d’autres que nous entretenons nous-mêmes. La dépigmentation volontaire en fait partie.
Il ne s’agit pas de condamner les soins cosmétiques ni la liberté de chacun de prendre soin de son apparence. Il s’agit de s’interroger sur une pratique qui, lorsqu’elle repose sur des produits puissants ou mal contrôlés, peut devenir un véritable problème de santé publique.
Certains produits dépigmentants peuvent contenir des substances telles que des dermocorticoïdes puissants, l’hydroquinone ou, dans certains produits illicites, du mercure. Utilisés sans encadrement médical, ils peuvent entraîner des complications parfois graves.
Et pourtant, la pratique continue. Pourquoi ?
Parce que le problème n’est pas seulement médical. Il est aussi culturel.
Pendant des générations, la peau claire a été associée, dans de nombreux contextes, à la beauté, au prestige ou à la réussite. Aujourd’hui, les réseaux sociaux amplifient encore ces standards : filtres, retouches, teints uniformisés et visages transformés nous donnent parfois l’impression que notre apparence naturelle n’est jamais suffisante.
Nous sommes peut-être la première génération à pouvoir retoucher son visage avant même d’avoir appris à l’aimer.
Le rôle des artistes, influenceurs et personnalités publiques mérite également d’être questionné. Lorsqu’une célébrité fait la promotion d’un produit éclaircissant, elle ne vend pas seulement une crème ; elle contribue à définir ce qui est beau et ce qui mérite d’être imité.
Les autorités sanitaires doivent agir pour mieux informer, renforcer les contrôles, lutter contre les produits dangereux et sensibiliser les jeunes.
Mais aucune réglementation ne suffira si nous ne nous attaquons pas aussi à la racine du problème, le complexe.
Pourquoi une peau noire devrait-elle être éclaircie pour être considérée comme plus belle ?
Pourquoi une jeune fille devrait-elle grandir avec l’idée que sa beauté commence là où sa couleur naturelle s’arrête ?
Nos enfants ne devraient pas hériter de nos complexes.
Ils devraient savoir que leur peau n’est pas une erreur, que leurs cheveux ne sont pas un problème et que leurs traits ne sont pas une faute.
Nous pouvons prendre soin de nous sans chercher à nous effacer.
Alors, au lieu de demander : « Comment devenir plus clair ? »
Posons enfin la vraie question : « Pourquoi avons-nous appris à vouloir être plus clairs ? »
L’Afrique n’a pas besoin de générations qui cherchent à devenir quelqu’un d’autre.
Elle a besoin de générations qui se connaissent, qui s’assument et qui n’ont pas honte de leur reflet.
La véritable révolution sera peut-être simplement d’apprendre à nos enfants qu’ils n’ont rien à effacer, mais tout à aimer et tout à assumer.
Manda CISSE


