Cheveux crépus : le malaise africain

Cheveux crépus : le malaise africain. © DR

Quand une simple règle de coiffure révèle une question beaucoup plus profonde sur l’identité, la discipline et le regard que l’Afrique porte sur elle-même.

Pendant des générations, des élèves africains ont appris une étrange leçon avant même d’ouvrir un livre. Pour être un bon élève, il faudrait d’abord en avoir l’apparence. Cheveux courts, crâne rasé, coiffure strictement encadrée. Au nom de la discipline, de la sobriété et de la concentration, l’école africaine a souvent fait du cheveu un objet de contrôle.

Mais pourquoi le sérieux d’un élève devrait-il se mesurer à la longueur ou à la texture de ses cheveux ?

La question n’est pas nouvelle. De la Côte d’Ivoire au Ghana, du Nigeria au Cameroun, de l’Ouganda au Congo et dans plusieurs pays d’Afrique de l’Est, les règlements scolaires encadrent encore, à des degrés divers, la manière dont les élèves doivent porter leurs cheveux. Dans certains pays, des parents et des élèves ont même dû contester ces règles devant les autorités ou les tribunaux.

En ce mois de septembre 2026, c’est au Cameroun qu’une nouvelle polémique a relancé le débat. Le règlement intérieur d’un établissement impose aux élèves du secondaire une longueur de cheveux d’environ un centimètre maximum, officiellement au nom de la discipline et de la sobriété.

Ce qui choque davantage est la possibilité de dérogations accordées notamment à certains élèves étrangers participant à des programmes d’échanges internationaux.

Si la coupe courte est indispensable à la discipline, pourquoi certains élèves pourraient-ils y échapper ? Si elle garantit la sobriété, pourquoi cette exigence ne s’appliquerait-elle pas à tous ?

Une règle n’est réellement équitable que si les exceptions qui l’accompagnent peuvent être clairement justifiées.

Le problème n’est peut-être pas le cheveu

Cette obsession de la coupe courte ne tombe pas du ciel. Elle appartient à une longue tradition scolaire, administrative et militaire dans laquelle l’uniformité du corps est associée à l’ordre, à l’obéissance et à la discipline.

L’école africaine postcoloniale a largement hérité de ces modèles. Pendant longtemps, l’élève sérieux devait avoir l’apparence du sérieux. Le crâne rasé symbolisait la rigueur tandis que le cheveu crépu, lorsqu’il était laissé naturel ou porté dans certaines coiffures, pouvait être associé au désordre ou à la fantaisie.

C’est cette perception que les nouvelles générations commencent à remettre en question.

Le problème n’a peut-être jamais été le cheveu. Il réside dans ce que nous avons choisi d’y voir.

L’Afrique revendique de plus en plus sa culture, ses traditions, ses tissus, ses langues et ses propres canons de beauté. La réappropriation du cheveu naturel participe pleinement à ce mouvement.

Pourtant, dans certaines écoles, le même cheveu naturel continue d’être perçu comme quelque chose qu’il faudrait contrôler, réduire ou modifier pour obtenir une apparence jugée plus sérieuse.

Le paradoxe est saisissant. On demande aux jeunes Africains d’être fiers de leur identité tout en leur demandant de corriger l’une des caractéristiques les plus visibles de leur apparence naturelle.

On célèbre l’esthétique africaine dans les campagnes, la mode et les discours. Mais dans certaines salles de classe, elle peut encore devenir un problème disciplinaire.

L’aliénation ne vient pas toujours de l’extérieur

On parle souvent d’aliénation culturelle en Afrique. On dénonce les standards de beauté occidentaux, l’influence des médias et les modèles imposés de l’extérieur.

Mais il faut aussi avoir le courage de regarder à l’intérieur.

Certaines normes sont reproduites par nos propres institutions et défendues par ceux que l’on appelle les élites ou les intellectuels. À force de reproduire des modèles hérités sans les interroger, on finit par les considérer comme naturels.

L’indépendance politique n’a pas nécessairement signifié la disparition de tous les réflexes hérités du passé.

Le débat sur les cheveux crépus pose alors une question plus large : Quelles normes continuons-nous à transmettre à nos enfants sans jamais nous demander d’où elles viennent ?

Il ne s’agit évidemment pas de supprimer toute règle scolaire. Une école doit pouvoir fixer un cadre et garantir la discipline nécessaire à la vie collective.

Mais discipliner n’est pas humilier. Uniformiser n’est pas nécessairement rendre égal.

Lorsqu’une caractéristique physique naturelle est présentée comme incompatible avec la sobriété ou le sérieux, il devient légitime de s’interroger sur les représentations qui se cachent derrière cette règle.

Pourquoi une chevelure crépue serait-elle moins sobre qu’un crâne rasé ? Pourquoi une coiffure naturelle serait-elle assimilée à une fantaisie ? Et pourquoi faudrait-il modifier l’apparence d’un enfant pour lui apprendre la discipline ?

Une nouvelle génération refuse désormais de considérer ces questions comme secondaires. Elle ne réclame pas forcément la disparition des règles scolaires. Elle demande simplement que la discipline ne devienne pas une manière d’apprendre à avoir honte de soi.

Car le cheveu crépu n’est ni une fantaisie ni un désordre. C’est une caractéristique naturelle.

Et lorsqu’une institution considère qu’il faut le couper, le dompter ou le dissimuler pour qu’un enfant paraisse sérieux, elle ne réglemente plus seulement une coiffure.

Elle participe à définir ce qu’elle considère comme une apparence acceptable.

Le véritable débat n’est donc pas de savoir si les élèves doivent avoir les cheveux courts.

Il est de comprendre pourquoi, en Afrique, nous avons si longtemps associé l’ordre à l’effacement de ce qui nous ressemble.

Le malaise africain n’est peut-être pas dans nos cheveux. Il est dans le regard que nous continuons à porter sur eux.

Manda CISSE

Auteur/Autrice

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