Web TV, féminisme et dérive des débats publics au Mali : quand la parole devient un danger

Web TV, féminisme et dérive des débats publics au Mali : quand la parole devient un danger. © DR

Les chaînes de web TV maliennes occupent désormais une place importante dans notre espace public. Elles peuvent contribuer à informer et à faire émerger des débats utiles. Mais force est de constater qu’une partie d’entre elles privilégie le buzz, la polémique et l’audience au détriment de la compétence, de la rigueur et de la responsabilité.

À force, certains débats superficiels ou insuffisamment documentés contribuent à banaliser des discours et des comportements qui fragilisent nos repères collectifs.

Cette semaine, un sujet revient particulièrement : le féminisme.

Je vois, ici et là, des jeunes femmes se revendiquer féministes et vouloir défendre les droits des femmes et de la famille. Leur engagement peut être légitime. La lutte contre l’injustice et les violences faites aux femmes est nécessaire.

Mais défendre une cause impose d’abord de la comprendre. Il faut en connaître les fondements, les enjeux et les conséquences, tout en tenant compte de la société dans laquelle on évolue.

On ne peut pas prétendre transformer une société sans comprendre profondément cette société.

Défendre les femmes exige plus que des slogans

Je suis moi-même une défenseure des droits et je continuerai toujours à combattre l’injustice à ma juste mesure. Je connais les traumatismes qu’elle peut provoquer chez les victimes, les blessures invisibles qu’elle laisse et les conséquences durables qu’elle peut avoir sur leur vie, leur dignité et leur capacité à se reconstruire.

Mais défendre les droits des femmes ne peut se résumer à des slogans, à la confrontation ou à la provocation.

Défendre les femmes est une chose. Savoir comment les défendre efficacement dans le contexte malien en est une autre.

Les réalités culturelles, sociales, économiques et familiales de notre pays doivent être prises en compte. Une cause peut être universelle dans ses principes tout en nécessitant une approche adaptée au contexte dans lequel elle est défendue.

J’entends également certaines femmes présenter le divorce comme un outil de libération ou de résilience. Il faut pourtant rappeler que le mariage n’est ni un conte de fées ni une condamnation à la souffrance. Le mariage, c’est une réalité humaine complexe qui exige patience, communication, implication et maturité.

Cela ne signifie évidemment pas qu’une femme doit rester dans un mariage violent ou destructeur. Mais entre défendre le droit de quitter une relation dangereuse et présenter le divorce comme une réponse universelle aux difficultés conjugales, il existe une différence fondamentale.

Un débat public responsable doit aider les individus à comprendre leurs choix, leurs droits et leur sens du devoir, plutôt que de transformer chaque difficulté en affrontement.

Le Mali a besoin de compétence, pas de gesticulation

Le Mali fait face à des défis immenses. Nous avons besoin de femmes et d’hommes capables de réfléchir, de proposer, de construire et d’agir.

Parler est facile. Agir utilement est beaucoup plus difficile.

Notre société a besoin d’engagements sérieux, de formation, de débats documentés et de solutions concrètes, pas de simples spectacles médiatiques.

Une personne qui prend la parole publiquement doit mesurer la portée de ses mots. Les web TV qui lui offrent cette tribune ont, elles aussi, une responsabilité éditoriale.

Donner de la visibilité, c’est donner de l’influence. Et l’influence sans compétence peut devenir dangereuse.

Il ne s’agit pas de demander le silence à celles et ceux qui défendent les droits des femmes, mais d’exiger davantage de préparation, de rigueur et de discernement.

Dans toute société, certaines étapes sont indispensables à l’évolution. Les brûler ne produit généralement pas les résultats espérés. Il faut commencer par la base, consolider les acquis et avancer avec clairvoyance.

Le Mali doit pouvoir débattre du statut de la femme, du mariage, du divorce, de la famille, de la religion et des droits individuels. Mais ces débats doivent être conduits avec intelligence et hauteur de vue, et non transformés en spectacles destinés à faire de l’audience.

Le féminisme, comme toute autre doctrine ou mouvement de pensée, mérite mieux que des slogans.

Une cause aussi importante que les droits des femmes ne devrait jamais devenir un simple produit médiatique.

Les autorités, les professionnels des médias, les intellectuels, les responsables religieux et les citoyens ont tous leur part de responsabilité.

Le Mali ne manque ni de voix ni de paroles. Ce qui lui manque, c’est une parole réfléchie, maîtrisée et porteuse de sens, une parole qui éclaire plutôt qu’elle ne divise, qui construit plutôt qu’elle ne détruit.

Car utiliser sa bouche sans maîtriser ses mots n’a jamais suffi à construire une société.

Dans le Mali d’aujourd’hui, nous devons apprendre à parler moins pour faire du bruit et davantage pour faire avancer les choses.

Manda CISSE

Auteur/Autrice

Également :

Autres articles