Mali : quand la parole devient un pouvoir sans contrepoids

Mali : quand la parole devient un pouvoir sans contrepoids. © DR

Le Mali traverse de nombreuses crises. Certaines sont visibles, comme l’insécurité, les difficultés économiques ou les tensions politiques. D’autres, plus silencieuses, s’inscrivent dans les mentalités et les rapports sociaux. Parmi elles figure une question rarement abordée avec franchise, celle de l’usage de la parole et de ceux qui en détiennent le monopole symbolique.

Depuis des siècles, les griots occupent une place importante dans la société mandingue. Héritiers d’une tradition orale prestigieuse, ils ont longtemps été les gardiens de la mémoire, des généalogies et des récits historiques. Ce patrimoine est incontestablement précieux lorsqu’il est exercé avec rigueur, honnêteté et sens des responsabilités.

Quand la tradition cesse de servir la vérité

Mais il est également légitime de s’interroger sur certaines dérives qui se sont installées au fil du temps.

Lorsque la parole cesse de rechercher la vérité pour ne servir que les intérêts de celui qui paie le mieux, elle perd sa noblesse. Lorsque les louanges deviennent un commerce, que l’exagération remplace les faits et que les récits sont remodelés au gré des intérêts particuliers, ce n’est plus la tradition qui est honorée : c’est la crédibilité de toute une nation qui est fragilisée.

Trop souvent, la flatterie est récompensée tandis que la vérité dérange. Les rivalités sont alimentées, les comportements les plus discutables sont glorifiés, et des récits sans fondement finissent par être répétés jusqu’à être perçus comme des vérités historiques. Une belle Kora ou un N’goni majestueux ne suffisent pas à donner de la valeur à un discours lorsque celui-ci repose sur des inventions ou des approximations.

Le problème n’est pas la tradition. Le problème est l’absence d’esprit critique face à ceux qui parlent au nom de cette tradition. Aucune société ne progresse lorsque ses récits deviennent intouchables et que toute remise en question est accueillie par les insultes, le dénigrement ou la pression sociale.

Réhabiliter l’esprit critique pour préserver notre héritage

Les affirmations sur certaines filiations prestigieuses ou certains épisodes historiques méritent d’être examinées avec la même exigence que n’importe quel autre récit. Une histoire n’est pas vraie parce qu’elle est ancienne, émouvante ou souvent répétée ; elle doit pouvoir être confrontée aux sources, aux recherches et aux faits.

Le Mali mérite une mémoire fidèle, non une mémoire façonnée selon les intérêts du moment. Il mérite une culture qui élève les consciences plutôt qu’une parole qui entretient les illusions. Respecter une tradition ne signifie pas renoncer à l’examen critique. Au contraire, c’est en exigeant de la vérité que l’on rend hommage aux véritables gardiens de notre héritage.

Il est temps d’ouvrir ce débat avec sérénité et courage. Non pour condamner une catégorie de citoyens, mais pour rappeler qu’aucune fonction sociale, aussi ancienne soit-elle, ne devrait être soustraite à la critique, à la responsabilité et à la recherche de la vérité. Car une nation ne se construit durablement ni sur les flatteries ni sur les mythes, mais sur l’intégrité de sa mémoire et le courage de regarder son histoire en face.

Aux descendants supposés de Sourâkata Ibn Mâlik, un appel s’impose.  Il est peut-être temps de réinterroger certains discours et de mesurer la responsabilité qui accompagne le pouvoir de la parole. Le Mali n’a plus besoin de récits construits pour le prestige ou le sensationnel ; il a besoin d’une mémoire exigeante, d’une parole sincère et d’une histoire assumée.

Si nous voulons permettre à notre nation de retrouver la grandeur qui fut la sienne, il est indispensable de mettre fin à la quête du « buzz » et aux récits qui divisent ou déforment la réalité. Le véritable héritage ne réside pas dans les artifices du discours, mais dans la transmission honnête de la vérité.

Comme vous aimez si souvent le rappeler, il est temps d’être nous-mêmes. C’est peut-être en commençant par être fidèles à notre propre histoire que nous retrouverons le chemin de notre élévation collective.

Manda CISSE

Auteur/Autrice

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