La Côte d’Ivoire, le réveil sera terrible

Photo d'illustration. © DR

Il y a des affaires qui dépassent largement le simple fait divers. L’offre d’emploi publiée en Côte d’Ivoire, réservée aux « candidats libanais uniquement », en est une. Derrière ces quelques mots se dessine une réalité autrement plus préoccupante : celle d’une société qui semble parfois accepter des situations qu’elle ne tolérerait probablement jamais ailleurs.

Au nom de quoi ? De la cupidité de certains dirigeants ? D’un complexe d’infériorité profondément enraciné ? D’une fascination pour l’étranger qui conduit certains à considérer que ce qui vient d’ailleurs serait nécessairement meilleur que ce qui vient de chez nous ?

La question mérite d’être posée.

Car ce malaise dépasse largement la Côte d’Ivoire. Dans plusieurs pays africains, des pratiques se sont installées, parfois dans une indifférence presque totale, comme si la dignité des populations locales pouvait être sacrifiée au nom des intérêts économiques.

Quand l’Africain devient un étranger sur sa propre terre

C’est en Afrique que l’on voit encore se développer des structures, des établissements ou des espaces dont l’accès est parfois interdit aux Africains, ou soumis à des conditions qui en disent long sur le regard porté sur eux. Le plus inquiétant n’est peut-être pas seulement que ces situations existent, mais qu’elles finissent par sembler normales.

Pire encore, certains Africains semblent eux-mêmes rêver d’appartenir à ces espaces, comme si leur exclusion était la preuve de leur propre infériorité.

Nous avons changé les drapeaux, mais pas les réflexes. Nous avons dénoncé la domination, tout en reproduisant parfois certaines de ses logiques.

L’affaire de cette offre d’emploi vient mettre cette contradiction en pleine lumière.

Le ministère ivoirien de l’Emploi, de la Protection sociale et de la Formation professionnelle a rappelé, ce mercredi 12 août 2026, que le recrutement d’un travailleur étranger est possible en Côte d’Ivoire, mais qu’une entreprise ne peut écarter d’emblée des candidats en raison de leur seule nationalité. Le Code du travail interdit les discriminations fondées sur l’ascendance nationale.

La réglementation prévoit notamment qu’un poste vacant soit déclaré et publié. Ce n’est qu’après un délai d’un mois, si aucun candidat national correspondant au profil recherché n’est trouvé, que l’employeur peut se tourner vers un travailleur étranger.

Le ministère doit désormais identifier l’entreprise à l’origine de l’annonce afin de vérifier si les règles ont été respectées.

Le droit ivoirien est donc clair, un étranger peut être recruté, mais un emploi ne peut pas être réservé arbitrairement à une nationalité étrangère.

Et c’est précisément là que se trouve le véritable sujet.

Il ne s’agit pas d’opposer les Ivoiriens aux Libanais, ni de désigner une communauté comme responsable. La question est plus profonde. Pourquoi une entreprise opérant en Côte d’Ivoire ressent-elle le besoin de réserver explicitement un emploi à une nationalité étrangère ? Et pourquoi cette possibilité semble-t-elle encore imaginable ?

Nous avons suffisamment souffert de la domination pour savoir ce que signifie être considéré comme inférieur chez soi. L’Afrique devrait donc être la première à refuser toute hiérarchie fondée sur l’origine ou la nationalité.

Le développement ne se mesure pas seulement aux immeubles construits, aux capitaux attirés ou aux investisseurs accueillis. Il se mesure aussi à la dignité accordée à ceux qui vivent sur cette terre.

Une Afrique ouverte sur le monde, oui. Une Afrique qui accueille les compétences et les investissements, évidemment.

Mais une Afrique qui accepterait que ses propres citoyens deviennent des citoyens de seconde zone sur leur propre terre ? Non. Ce n’est pas de l’ouverture. C’est de la soumission.

Et à force de tout accepter au nom de l’argent, des intérêts particuliers ou de la peur de déplaire, le réveil risque effectivement d’être terrible.

Une nation qui ne protège pas la dignité de ses citoyens finit toujours par perdre bien plus que sa souveraineté.

Manda CISSE

Auteur/Autrice

Également :

Autres articles