En s’attaquant à la CPI, l’administration Trump consacre la loi du plus fort

En s’attaquant à la CPI, l’administration Trump consacre la loi du plus fort © CPI

En s’attaquant à la Cour pénale internationale, l’administration Trump révèle les fractures d’un ordre mondial qui proclame l’universalité du droit, mais tolère de moins en moins qu’il s’applique aux puissants. Au-delà de Washington, cette offensive nous renvoie à notre propre responsabilité : celle d’avoir laissé l’impunité gagner du terrain jusqu’à devenir, parfois, une norme.

Les nouvelles sanctions américaines contre la CPI soulèvent une question fondamentale : que reste-t-il du droit international lorsque les puissants prétendent décider eux-mêmes des règles auxquelles ils acceptent de se soumettre ?

Le problème dépasse Donald Trump. Il révèle une faillite collective.

Nous avons vidé les institutions de leur substance

À force de soumettre les principes aux intérêts, nous avons progressivement vidé les institutions internationales de leur essence. Nous les avons célébrées lorsqu’elles condamnaient nos adversaires, contestées lorsqu’elles inquiétaient nos alliés et affaiblies lorsqu’elles menaçaient nos propres intérêts.

Nous avons ainsi contribué à installer une justice à géométrie variable, dans laquelle la gravité des actes semble parfois compter moins que l’identité de leurs auteurs. Nous proclamons l’universalité des droits humains, mais tolérons leur application sélective. Nous invoquons l’État de droit, mais acceptons qu’il recule devant les considérations stratégiques.

Une justice qui ne s’applique qu’aux faibles n’est pas une justice universelle. C’est le prolongement des rapports de force par d’autres moyens.

Quand la puissance dicte sa loi, l’impunité prospère

La CPI est imparfaite. Ses limites, ses lenteurs et les inégalités de son action doivent être interrogées. Mais ses imperfections ne justifient pas sa neutralisation. Elles devraient nous inciter à la réformer et à la renforcer, non à la réduire au silence lorsqu’elle dérange.

Contester une décision de justice est légitime. Chercher à priver une juridiction de ses moyens parce que son action contrarie des intérêts politiques relève d’une tout autre logique.

L’impunité se construit par accumulation de silences diplomatiques, de condamnations sans conséquences, d’alliances transformées en protections et de principes abandonnés dès qu’ils deviennent inconfortables.

À force de donner davantage de poids à la parole des puissants qu’à la souffrance des victimes, nous avons contribué à banaliser l’inacceptable. Les violations du droit deviennent des épisodes ordinaires de l’actualité ; les crimes suscitent l’indignation, puis disparaissent derrière de nouvelles crises. Les victimes, elles, demeurent avec leurs blessures et le sentiment que leur dignité pèse moins lourd que les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir.

Lorsque la puissance et les alliances permettent d’espérer échapper à toute responsabilité, le message envoyé au monde est désastreux : la force protège, le droit négocie et la justice attend.

L’impunité n’est pas seulement l’échec de la justice. Elle encourage ceux qui pensent pouvoir tout se permettre.

Notre silence est aussi une responsabilité

La responsabilité de Washington est directe. Mais la nôtre commence lorsque nous réduisons cette affaire à un affrontement entre les États-Unis et une institution internationale.

Que valent les déclarations en faveur de l’État de droit si elles ne sont suivies d’aucune action ? À quoi sert de défendre la justice internationale lorsqu’elle sanctionne nos adversaires, si nous la laissons s’affaiblir lorsqu’elle dérange nos alliés ?

La France, l’Union européenne et les autres démocraties attachées au multilatéralisme doivent dépasser les protestations de principe. Elles doivent contribuer concrètement à préserver l’indépendance, les ressources et la capacité d’action de la Cour. Elles doivent également regarder leurs propres contradictions en face.

Défendre la justice internationale exige une véritable cohérence, en acceptant que le droit impose des limites à tous, y compris à ceux dont nous partageons les intérêts. Il ne s’agit pas d’idéaliser la CPI, mais de préserver ce qu’elle représente et la possibilité de rappeler que personne ne devrait être au-dessus du droit en raison de son rang, de son passeport ou de sa puissance.

Choisir le droit avant qu’il ne soit trop tard

Nous sommes face à un choix politique et moral : préserver des institutions capables de demander des comptes aux puissants ou accepter qu’elles deviennent les témoins impuissants de leurs décisions.

L’histoire ne jugera pas uniquement ceux qui auront affaibli la justice. Elle jugera aussi ceux qui, ayant les moyens de la défendre, auront préféré le silence, le confort diplomatique ou le calcul politique.

Nous ne pouvons pas exiger le respect du droit tout en acceptant qu’il devienne facultatif. Nous ne pouvons pas dénoncer l’injustice tout en tolérant qu’elle soit protégée par nos alliances.

Le droit international ne disparaîtra pas seulement sous les coups de ceux qui veulent le détruire. Il disparaîtra aussi par le renoncement de ceux qui auraient pu le défendre.

Et lorsque la loi du plus fort aura remplacé la force du droit, il sera trop tard pour prétendre que nous n’avions rien vu venir.

Manda CISSE

Auteur/Autrice

Également :

Autres articles