AES : le grand déséquilibre médiatique

Photo d'illustration. © DR

Dans le concert médiatique mondial, certaines tragédies résonnent comme des coups de tonnerre, d’autres comme de simples bruits de fond. Et ce n’est pas la gravité des faits qui détermine cette différence, mais la géographie, la couleur politique et l’intérêt stratégique que leur attribuent les rédactions occidentales. Une attaque en France, aux États‑Unis ou en Ukraine déclenche immédiatement un déluge d’alertes, de directs, de plateaux improvisés où défilent des spécialistes autoproclamés qui, bien souvent, n’ont jamais mis un pied dans les pays dont ils prétendent analyser la complexité. Pendant ce temps, les morts du Mali, du Liban ou du Burkina Faso s’empilent dans un silence presque confortable.

Cette hiérarchie médiatique n’a rien d’un accident. Elle s’inscrit dans une vision du monde où certaines vies sont jugées plus racontables que d’autres, plus dignes d’émotion, plus utiles politiquement. Les chaînes françaises, en particulier, semblent incapables de regarder l’Afrique ou le Moyen‑Orient autrement que par le prisme du désastre permanent. Elles s’empressent de grossir chaque difficulté, chaque tension, chaque attaque, mais se taisent dès qu’il s’agit de montrer la résilience, les avancées, les choix souverains ou les dynamiques internes qui ne cadrent pas avec leur récit habituel. Le résultat est simple : un public français persuadé que ces régions ne sont que chaos, violence et irrationnalité.

Quand le silence devient une arme

Le cas du Mali est emblématique. Pendant dix ans, la présence internationale (Minusma, Barkhane) n’a pas réussi à sécuriser le nord du pays. Mais aujourd’hui, ce sont les autorités maliennes actuelles qui portent seules la responsabilité du chaos, comme si l’histoire avait commencé le jour où Bamako a cessé d’obéir aux injonctions extérieures. Le mot « junte » est répété mécaniquement, comme un réflexe pavlovien destiné à disqualifier toute prise de position souveraine. Peu importe que les attaques terroristes aient explosé bien avant leur arrivée. Peu importe que les populations locales aient exprimé un rejet massif des anciennes alliances. Ce qui compte, c’est de maintenir un récit où la France a raison et où ceux qui s’en éloignent ont tort.

Le Liban subit le même traitement. Les attaques meurtrières qui frappent régulièrement le pays ne font l’objet que de quelques secondes d’antenne, noyées dans un discours qui réduit toute la complexité libanaise à un affrontement caricatural entre « bons » et « méchants ». Le Hezbollah, désigné comme ennemi par certains États, devient le filtre unique à travers lequel on juge tout un pays, toute une société, toute une population. Les victimes libanaises n’ont pas droit à la compassion universelle accordée aux victimes occidentales. Elles sont perçues comme des dommages collatéraux d’un conflit lointain, presque abstrait.

Cette manière de raconter le monde n’est pas seulement injuste. Elle est dangereuse. En invisibilisant les attaques dans l’espace AES, en minimisant la gravité de la situation sécuritaire au Sahel, en réduisant ces pays à des caricatures politiques, les médias français contribuent à une indifférence internationale qui affaiblit les efforts régionaux et laisse prospérer les groupes armés. Le terrorisme ne se nourrit pas seulement de vide politique ; il se nourrit aussi du vide médiatique. Ce que l’on ne montre pas, ce que l’on ne raconte pas, ce que l’on ne comprend pas finit toujours par exploser quelque part.

Il est temps d’admettre que la couverture médiatique française n’est pas neutre. Elle épouse des intérêts, des réflexes, des angles morts qui façonnent la perception du public et influencent les décisions politiques. Elle peut contribuer à stabiliser une région ou à l’enfoncer davantage. Aujourd’hui, elle choisit trop souvent la seconde option.

Si la France veut réellement jouer un rôle constructif, elle doit commencer par regarder le monde sans hiérarchie implicite, sans mépris voilé, sans cette arrogance qui consiste à décider quelles victimes méritent l’attention et lesquelles peuvent être oubliées. Une information juste ne changera pas tout, mais elle peut au moins rendre aux peuples de l’AES, du Liban et d’ailleurs ce que le traitement médiatique leur refuse depuis trop longtemps : leur humanité.

Manda CISSE

Auteur/Autrice

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