Mali : le plus grand combat est celui que nous menons contre nous-mêmes

Mali : le plus grand combat est celui que nous menons contre nous-mêmes. © DR

Le plus grand danger qui menace une nation n’est pas toujours extérieur. Ce n’est ni une armée étrangère, ni une crise économique, ni même l’instabilité politique. Le péril le plus redoutable commence lorsque cette nation cesse de croire en elle-même.

Nous vivons une époque où le paraître a pris le pas sur l’être, où le buzz l’emporte sur la pensée et où la visibilité semble être devenue une valeur supérieure à la compétence. Nous parlons beaucoup, nous affirmons tout, nous vérifions peu. Plus grave encore, nous avons progressivement perdu le goût de l’exigence intellectuelle.

Le drame n’est pas seulement que l’erreur circule. Le drame est que nous avons fini par lui accorder le même statut que le savoir.

Il existe chez une partie de nos élites un malaise plus profond : celui de ne jamais se sentir pleinement légitimes tant qu’elles ne sont pas validées par des références venues d’ailleurs. Comme si notre histoire, notre pensée ou notre culture ne pouvaient acquérir de valeur qu’à travers le regard des autres. Cette dépendance intellectuelle est l’un des héritages les plus persistants de notre histoire contemporaine.

À force de chercher ailleurs ce que nous possédons déjà, nous finissons par oublier qui nous sommes.

Quand le spectacle remplace la connaissance

Le Mali n’est pas le seul concerné. Une partie de l’Afrique traverse aujourd’hui une crise de la parole publique.

Les plateaux de télévision et les réseaux sociaux offrent une exposition considérable à des individus dont la seule compétence est de parler avec assurance. La démonstration a disparu au profit de l’affirmation. Celui qui avance les hypothèses les plus extravagantes n’a plus à les prouver ; il appartient désormais à ceux qui les contestent de démontrer qu’elles sont fausses.

C’est le monde à l’envers.

Le débat récent sur les prétendues origines de Soundjata Keïta en fournit une illustration inquiétante. Entendre établir un lien de filiation avec Bilal ibn Rabah relève moins de la recherche historique que de la fiction. Les faits sont pourtant connus. Less contextes, les époques et les chronologies rendent une telle affirmation historiquement insoutenable.

Mais le problème est ailleurs.

Pourquoi éprouvons-nous si souvent le besoin d’aller chercher hors d’Afrique les origines de nos plus grandes figures ? Pourquoi certains semblent-ils incapables d’accepter qu’un héros africain puisse être pleinement africain ?

Hier, on les disait venus du Yémen. Demain, de l’Irak, de l’Inde ou d’ailleurs. Toujours ailleurs. Comme si notre continent n’avait jamais pu produire par lui-même des bâtisseurs d’empires, des stratèges, des penseurs ou des visionnaires.

Ce réflexe est révélateur d’un complexe plus profond, celui qui consiste à croire que la grandeur ne peut être qu’importée.

Or l’histoire de l’Afrique n’a nul besoin d’emprunter des ancêtres pour exister. Elle possède déjà les siens.

Une nation qui abandonne son récit abandonne son avenir

L’histoire n’est pas un terrain où chacun peut déposer ses croyances au gré de ses émotions. Elle repose sur des sources, des méthodes, des preuves et un travail patient. Sans cette rigueur, il ne reste que des récits concurrents où la vérité finit par disparaître derrière le vacarme.

La liberté d’expression est un principe fondamental. Mais elle ne saurait devenir le droit de travestir les faits sans jamais être confronté à la contradiction. Une nation solide protège la liberté de parole ; elle protège aussi la valeur de la connaissance.

Les médias portent ici une responsabilité considérable. Les institutions également. Donner une tribune à n’importe quelle affirmation au seul motif qu’elle attire l’audience revient à organiser le recul collectif de l’intelligence.

Il ne s’agit pas de censurer. Il s’agit d’élever le niveau.

Nous devons réhabiliter l’expertise, valoriser les historiens, encourager le débat contradictoire et transmettre à la jeunesse le goût de la preuve plutôt que celui de la polémique permanente.

Le Mali ne manque ni d’intelligence ni d’histoire. Il manque parfois de confiance en lui-même.

Une nation qui doute de son passé finit toujours par douter de son avenir. Une nation qui laisse d’autres écrire son histoire finit, tôt ou tard, par perdre le contrôle de son destin.

Notre histoire est suffisamment grande pour être racontée sans fables, sans complexes et sans emprunts. Encore faut-il avoir le courage de la défendre avec la seule arme qui vaille. La vérité.

Manda CISSE

Auteur/Autrice

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