Je vais faire aujourd’hui ce que certains Maliens appellent de la jalousie : parler vrai, dire la vérité sans détour et refuser de me taire face à ce qui me semble être une profonde dérive morale.
Je commencerai par ces prétendus descendants de Sourakata ibn Malik, ces falsificateurs de l’histoire qui s’inventent des grandeurs et travestissent les origines. Car au Mali, comme ailleurs en Afrique, nous aimons parler d’honneur, de dignité, de traditions et de valeurs ancestrales. Pourtant, entre les principes que nous proclamons et les comportements que nous tolérons, le fossé ne cesse de se creuser.
Nos sociétés semblent de plus en plus dominées par le paraître, la quête de notoriété et l’argent facile. Les repères s’effacent, les limites reculent et la réussite se mesure désormais davantage à ce que l’on exhibe qu’à ce que l’on est.
Oui, je suis jalouse, paraît-il, parce que je veille à mes fréquentations, à mes revenus, aux combats que je mène et aux valeurs que je défends. Je le resterai, car notre légitimité et notre appartenance à cette nation ne dépendent pas des définitions de ceux qui parlent le plus fort, mais aussi du travail, des sacrifices et de l’honneur transmis par nos aînés.
Quand l’argent achète le respect et que l’indignité devient une réussite
En 2026, au Mali, il suffit d’allumer son téléphone pour assister, sans la moindre retenue, à la banalisation de comportements autrefois jugés indignes. Nous confondons trop souvent liberté et absence de limites, modernité et dépravation, réussite et avilissement.
Dans une société où l’argent tend à devenir le principal baromètre de la valeur humaine, faut-il encore s’étonner de voir certaines dérives applaudies ? On peut promouvoir la drogue, l’alcool, le vol, l’extorsion ou des comportements abjectes, puis revenir demander pardon et retrouver un public prêt à applaudir. Comme si quelques excuses suffisaient à effacer les actes et leurs conséquences.
Plus inquiétant encore, l’argent semble acheter jusqu’à la respectabilité. On peut réunir des griots pour chanter ses louanges, distribuer des sommes considérables dont l’origine suscite des interrogations et s’entourer de figures religieuses, sans que personne ne veuille s’interroger ni poser les questions essentielles. Lorsque la foi elle-même devient un instrument au service des intérêts mondains, c’est la confiance collective qui en sort fragilisée.
Et oui, je suis jalouse ! Jalouse de ne pas être une voleuse, une menteuse ou une personne qui convoite ce qui ne lui appartient pas. Jalouse de ne pas avoir choisi la facilité au détriment de l’intégrité. Si préserver sa conscience est devenu un défaut, alors j’assume pleinement cette prétendue jalousie.
Le malaise se lit aussi dans les modèles que nous proposons à notre jeunesse. Lorsque l’argent facile, les signes extérieurs de richesse et la fréquentation d’individus aux comportements destructeurs deviennent des critères de réussite, nous devons nous interroger. Lorsque certaines jeunes filles en viennent à considérer leur corps comme un moyen d’obtenir des téléphones ou du luxe, c’est toute notre conception de la réussite, de la dignité et de l’avenir que nous devons questionner. Le problème ne concerne pas les femmes seules : il concerne une société qui valorise trop souvent l’apparence au détriment de la substance.
Les autorités de la transition sont au travail, cela est certain. Mais le défi dépasse les institutions. La banalisation des dérives, la complaisance envers les comportements douteux et la fascination pour l’argent facile rendent le redressement moral et social particulièrement difficile. Une nation ne se reconstruit pas uniquement par des décisions politiques ; elle se relève aussi par le travail, la responsabilité individuelle et le respect de principes communs.
J’adresse mes encouragements à Assimi Goïta et à ses compagnons. Leur défi consiste à garder le cap malgré les difficultés, mais aussi à résister aux tentatives de corruption et aux intérêts particuliers susceptibles de compromettre les ambitions de redressement.
Le Mali mérite mieux qu’une société où la richesse impose le respect, où la probité passe pour de la naïveté et où la notoriété excuse presque tout. Il mérite une jeunesse qui aspire à construire plutôt qu’à paraître, des citoyens qui valorisent le mérite et des responsables qui placent l’intérêt collectif au-dessus des avantages personnels.
Si défendre ces principes fait de moi une jalouse, alors je préfère porter cette étiquette plutôt que de renoncer à ma conscience.
Car le véritable danger pour une nation n’est pas qu’une voix s’élève pour dénoncer ses dérives. C’est qu’un jour, plus personne n’ose le faire.
Amichou Camara – Paris



