Il est des moments où l’expression « l’habit ne fait pas le moine » prend tout son sens. Lorsqu’un artiste présenté depuis des décennies comme un défenseur de la dignité africaine, un chantre de la souveraineté et de l’unité du continent, tient des propos qui semblent contredire les principes qu’il a lui‑même contribué à populariser, il y a de quoi s’interroger.
Car derrière l’image publique, derrière les discours soigneusement façonnés, se révèlent parfois des positions qui déconcertent, voire qui choquent.
Un artiste engagé… ou un engagement à géométrie variable ?
Tiken Jah Fakoly, né le 23 juin 1968 à Odienné, est présenté comme un auteur‑compositeur‑interprète majeur du reggae ivoirien, connu pour ses prises de position politiques et panafricanistes. Mais force est de constater que l’âge n’est pas toujours un indicateur de sagesse, et que l’histoire personnelle d’un homme ne garantit pas la cohérence de ses engagements.
Les faits, eux, ne mentent pas. Et les actes, répétés au fil des années, dessinent parfois un portrait bien différent de celui que la légende voudrait imposer.
Une sortie médiatique qui interroge
Dans une interview accordée à Deutsche Welle le 11 février 2026, Tiken Jah Fakoly critique sévèrement la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), estimant qu’elle affaiblit l’Afrique de l’Ouest plutôt que de la renforcer. Selon lui, l’existence de trois présidences et trois gouvernements au sein de cette alliance serait la preuve d’une fragmentation nuisible à l’intégration régionale.
Cette analyse, présentée comme un cri du cœur, soulève pourtant plusieurs contradictions.
- Une lecture partielle du contexte
L’AES n’est pas née d’un caprice politique, mais d’une rupture profonde entre trois États : Mali, Burkina Faso, Niger et les institutions régionales qui, selon de nombreux observateurs, n’ont pas su répondre équitablement aux crises sécuritaires et politiques. La CEDEAO, dont Tiken Jah Fakoly appelle au renforcement, a elle‑même été critiquée pour ses sanctions disproportionnées, son manque de neutralité et son incapacité à prévenir les conflits.
- Une critique qui ignore les aspirations populaires
Les peuples du Sahel ont massivement exprimé leur rejet des ingérences extérieures et leur volonté de souveraineté. L’AES, qu’on l’approuve ou non, est aussi l’expression de cette aspiration. La présenter uniquement comme un « recul » revient à nier la dynamique populaire qui l’a portée.
- Une position qui contraste avec son discours historique
Depuis plus de vingt ans, Tiken Jah Fakoly chante l’unité africaine, la résistance aux influences étrangères, la nécessité pour les peuples de reprendre leur destin en main. Comment comprendre alors qu’il condamne une initiative née précisément d’un désir d’autonomie politique et stratégique ?
Quand la parole vacille
L’histoire nous enseigne que les figures publiques, aussi charismatiques soient‑elles, ne sont pas à l’abri des contradictions. Et parfois, comme une girouette qui change de direction selon le vent, certains ajustent leurs positions au gré des opportunités, des alliances ou des intérêts du moment.
Ce n’est pas la première fois que Tiken Jah Fakoly surprend par des prises de position ambiguës. Ceux qui suivent son parcours savent que son discours a souvent oscillé entre radicalité panafricaniste et proximité avec certains pouvoirs politiques.
Loin de l’image immuable du sage engagé, on découvre un homme dont la parole fluctue, se contredit, se réajuste.
Une Afrique en quête d’unité réelle, pas d’unité de façade
L’artiste affirme placer ses espoirs dans une nouvelle génération de leaders, citant notamment Ousmane Sonko. Il voit dans le départ de figures politiques comme Alassane Ouattara une opportunité de renouveau. Mais là encore, la logique interroge : pourquoi appeler à une unité africaine tout en dénigrant une initiative régionale qui, malgré ses imperfections, tente de proposer une alternative aux structures traditionnelles ?
L’unité africaine ne peut être un slogan à géométrie variable. Elle ne peut dépendre de préférences personnelles ou d’affinités politiques. Elle doit se construire sur des actes, sur une vision cohérente, sur la reconnaissance des réalités géopolitiques.
L’Afrique mérite mieux que des discours fluctuants
Loin de vouloir dénigrer un artiste dont l’œuvre musicale a marqué des générations, il s’agit ici de rappeler une évidence : la cohérence est la première exigence de l’engagement.
On ne peut se présenter comme défenseur de la souveraineté africaine tout en condamnant systématiquement les initiatives qui émergent en dehors des cadres traditionnels. On ne peut prôner l’unité tout en refusant de reconnaître les dynamiques nouvelles qui traversent le continent. On ne peut se réclamer du panafricanisme tout en adoptant une posture qui, volontairement ou non, fragilise ceux qui tentent de s’émanciper.
L’Afrique de l’Ouest traverse une période charnière. Elle a besoin de lucidité, de courage, de cohérence. Elle a besoin de voix qui éclairent, pas de voix qui vacillent.
Manda CISSE


