On dit souvent que le Mali a dix mille problèmes. En vérité, il en a plus de vingt-cinq millions. Le monde entier analyse notre gouvernance, dissèque nos institutions, questionne nos choix politiques. Mais si nous voulons être honnêtes avec nous-mêmes, le premier défi du Mali, ce sont d’abord les Maliens.
Une société fragmentée face à sa propre responsabilité
Notre société semble fragmentée en trois dynamiques inquiétantes.
Un premier tiers vit dans une indifférence presque totale. Tant que le soleil se lève à l’est, se couche à l’ouest, et que le quotidien immédiat est assuré, le reste importe peu. L’intérêt national, culturel, social ou même familial s’efface derrière la simple survie. Cette posture n’est pas seulement une fatigue sociale, elle est devenue un abandon collectif.
Un deuxième tiers, conscient et éveillé, comprend les enjeux. Il voit le surplace chronique, l’immobilisme érigé en système, l’incapacité de nombreux acteurs à ouvrir les yeux. Mais face à l’inertie généralisée, ce tiers s’épuise. Il se décourage. Il finit par se taire.
Le dernier tiers, enfin, est le plus préoccupant. C’est celui qui agit sans boussole morale. Celui pour qui tous les moyens sont acceptables tant qu’ils servent une ascension personnelle ou les intérêts d’un cercle restreint. Ce groupe prospère dans le vide laissé par l’indifférence des uns et le découragement des autres.
Le drame du Mali naît précisément de l’écho entre le premier et le dernier tiers, car l’indifférence nourrit l’opportunisme et l’opportunisme exploite à son tour cette indifférence. Ensemble, ils entraînent le pays vers une médiocrité dangereuse.
Et c’est ici que les médias entrent en scène.
Quand l’irresponsabilité médiatique devient un danger public
La liberté d’expression est un pilier fondamental. Mais la liberté sans responsabilité devient un danger public. Aujourd’hui au Mali, trop souvent, n’importe qui peut prendre un micro, se proclamer journaliste et intervenir sur des chaînes dites d’information sans formation, sans éthique, sans cadre professionnel.
Comment ne pas être profondément choqué par cette séquence où une prétendue journaliste interroge un enfant, laissé à visage découvert, alors que son père est accusé d’avoir tué sa mère ? Exposer ainsi l’identité et le visage d’un mineur dans un drame aussi intime dépasse l’indécence ; c’est une atteinte grave à l’éthique journalistique, à la protection de l’enfance et à la dignité humaine.
Le problème n’est pas seulement individuel. Il est structurel. Si un tel contenu est diffusé, c’est qu’à toutes les étapes, tournage, montage, validation, personne n’a été en mesure de dire stop. Cela révèle une chaîne d’incompétence, un déficit massif de formation et d’encadrement professionnel.
Où sont les mécanismes de régulation ? Où sont les autorités de protection de l’enfance ? Où est la Haute Autorité de la Communication ? Les institutions doivent assumer leur rôle. Il ne s’agit pas de censurer, mais d’exiger des standards. D’imposer une éthique. De protéger les plus vulnérables.
Car ce type de dérive ne fait pas que choquer : il façonne les esprits. Il banalise l’indécence. Il affaiblit encore davantage le tiers conscient de la société, déjà fragilisé. Il entretient la confusion entre information et spectacle.
Au Mali, trop souvent, on peut commettre l’irréparable, venir publiquement exprimer des regrets, invoquer Dieu ou le Prophète, et espérer que cela suffise à effacer la responsabilité. Non. La foi ne doit pas servir d’écran. La spiritualité ne doit pas devenir un refuge contre l’obligation d’assumer ses actes.
Le Mali mérite mieux que la résignation, mieux que l’improvisation médiatique, mieux que la médiocrité normalisée.
Il mérite des citoyens engagés.
Il mérite des professionnels formés.
Il mérite des institutions courageuses, et à ce titre, les autorités de la transition méritent d’être saluées à bien des égards.
Il mérite surtout que chacun accepte sa part de responsabilité.
C’est à ce prix que notre pays pourra retrouver sa dignité, son rayonnement et la fierté qui ont longtemps fait sa grandeur.
Manda CISSE


