Au moins 45 % des tests de paternité réalisés dans son laboratoire depuis 2023 auraient révélé que le père présumé n’est pas le père biologique de l’enfant. Un chiffre marquant, dévoilé en octobre 2026 par le professeur David Téa Okou, premier généticien moléculaire clinique de Côte d’Ivoire, qui précise toutefois que ces résultats ne sont pas représentatifs de l’ensemble de la population ivoirienne. Dans cet entretien, le spécialiste explique les enjeux de la génétique moléculaire, son rôle dans la prévention des maladies et la nécessité de développer cette discipline en Côte d’Ivoire.
Le chiffre interpelle. Sur environ 150 tests de paternité réalisés depuis 2023, au moins 45 % auraient révélé une discordance entre le père présumé et le père biologique. Pour le Pr David Téa Okou, ce constat appelle à la prudence. Les personnes testées ont volontairement sollicité ces analyses, et les résultats ne permettent pas de tirer des conclusions sur l’ensemble des familles ivoiriennes.
Formé en Côte d’Ivoire et aux États-Unis, le spécialiste rappelle que l’ADN ne sert pas uniquement à établir une filiation. Il constitue également un outil majeur pour comprendre certaines maladies, anticiper des risques génétiques et adapter les traitements.
Dans son intervention, le Pr David Téa Okou apporte des éclairages sur ces statistiques, précise la portée et la fiabilité des tests ADN et explique les multiples applications de la génétique moléculaire. Il met notamment en avant son rôle dans la prévention des maladies héréditaires, l’adaptation des traitements et la réduction de la mortalité infantile, tout en soulignant les défis que la Côte d’Ivoire doit relever pour faire de la médecine génomique un véritable levier de santé publique.
Comment expliquez-vous cette proportion de 45 % de non-paternité ?
Je n’ai pas d’explication particulière à avancer. C’est un constat issu des tests que nous avons réalisés. Il faut cependant préciser que ces résultats concernent environ 150 cas depuis 2023 et ne sont pas représentatifs de la population ivoirienne. Ils portent uniquement sur les personnes qui nous sollicitent pour des tests de paternité.
Les tests ADN sont-ils fiables ?
Les analyses génétiques permettent d’établir des profils très discriminants. Dans les tests de paternité, l’interprétation repose sur la comparaison des profils génétiques et sur des méthodes statistiques adaptées. Nous sommes également sollicités dans des affaires de succession et des procédures judiciaires. Je suis expert en ADN agréé auprès du tribunal de première instance et j’interviens sur ordonnance dans certains dossiers.
Combien coûte un test ADN en Côte d’Ivoire ?
Un test de paternité ou de maternité coûte 350 000 FCFA pour deux personnes, le parent présumé et l’enfant. Une analyse génétique portant sur environ 8 000 maladies peut atteindre un million de FCFA. Le coût dépend du type d’examen demandé.
Au-delà de la paternité, à quoi sert la génétique moléculaire ?
La génétique classique étudie les caractères observables et leur transmission. La génétique moléculaire cherche à comprendre les causes de ces caractères au niveau de l’ADN. Elle permet notamment d’explorer certaines maladies héréditaires et de rechercher des prédispositions génétiques.
Prenons le cas d’une personne dont plusieurs membres de la famille ont développé un cancer. Un test peut révéler une variation génétique associée à un risque accru. Le médecin peut alors proposer une surveillance adaptée et, selon la situation, des mesures préventives.
Pourquoi est-il important de réaliser ces tests avant l’apparition d’une maladie ?
La prévention est l’une des principales applications de la génétique. Certaines variations de l’ADN peuvent signaler des risques avant même l’apparition des symptômes. Les tests pharmacogénétiques peuvent également aider à déterminer comment un patient est susceptible de répondre à certains médicaments, afin d’orienter le choix du traitement.
Toutefois, un test génétique ne prédit pas systématiquement qu’une personne développera une maladie. Son intérêt doit être évalué en fonction des antécédents familiaux et du contexte médical.
Comment la génétique moléculaire pourrait-elle contribuer à réduire la mortalité infantile ?
L’intégration du dépistage de certaines maladies génétiques à un programme national de santé permettrait de les détecter plus tôt chez les nouveau-nés. Lorsque des traitements ou des mesures de prise en charge existent, cette détection précoce peut prévenir des complications graves et sauver des vies.
Quel message adressez-vous aux Ivoiriens et aux pouvoirs publics ?
Aux Ivoiriens, je veux dire que le test génétique n’est pas de la science-fiction. C’est un outil scientifique utile lorsqu’il est correctement indiqué, réalisé et interprété.
Aux autorités, je rappelle que la génétique peut aider à anticiper certaines maladies, à adapter les traitements et à améliorer la santé des populations. Elle constitue un enjeu stratégique pour la recherche et la souveraineté sanitaire. Il serait donc important de mettre en place un cadre national pour développer la médecine génomique en Côte d’Ivoire.
La maîtrise de cette discipline pourrait renforcer la prévention, améliorer le diagnostic et contribuer à une meilleure prise en charge des patients.
Au-delà de son utilité médicale, la révélation de ce taux de non-paternité soulève des interrogations profondes sur la confiance, la transparence et la solidité des liens familiaux. Si les résultats avancés par le Pr David Téa Okou ne peuvent être extrapolés à l’ensemble de la population ivoirienne, compte tenu du nombre limité de cas et du caractère volontaire des tests, ils n’en demeurent pas moins interpellateurs. Ils posent la question d’une réalité familiale encore peu documentée, dont l’ampleur nationale reste à établir. Derrière les résultats scientifiques se jouent aussi des enjeux humains, affectifs et sociaux majeurs. Reste à savoir si ces chiffres traduisent des situations isolées ou s’ils révèlent, à une échelle plus large, une réalité encore largement méconnue et difficile à aborder dans la société ivoirienne. Seules des études plus larges et méthodologiquement rigoureuses permettraient d’apporter des réponses fiables.
Manda CISSE



