Parfois, les menaces qui pèsent sur une nation ne viennent pas uniquement de ses frontières. Elles naissent aussi en son sein, dans les fractures, les ambitions individuelles et l’effacement progressif du sens de la responsabilité.
Le 3 septembre dernier, l’ancien colonel de la Gendarmerie nationale Alpha Yaya Sangaré a été condamné à vingt ans de réclusion criminelle pour atteinte à la sûreté extérieure de l’État. La justice malienne a écarté la qualification de trahison initialement retenue par le ministère public et a ordonné, entre autres, la confiscation des exemplaires de son ouvrage « Mali : le défi du terrorisme en Afrique ».
L’affaire est grave. Mais au-delà du verdict, une question mérite d’être posée à tous les Maliens : jusqu’où peut aller la liberté individuelle lorsque les paroles ou les écrits d’un citoyen sont susceptibles de porter atteinte à l’image, à la cohésion ou aux intérêts vitaux de son propre pays ?
Il ne s’agit évidemment pas d’interdire le débat, encore moins de sanctuariser l’action des institutions ou des forces de défense et de sécurité contre toute critique. Une nation doit pouvoir regarder ses propres failles en face. Les abus, lorsqu’ils existent, doivent être dénoncés et, surtout, faire l’objet d’enquêtes impartiales.
Mais il existe une différence fondamentale entre alerter, critiquer et documenter, d’une part, et contribuer à diffuser des accusations graves sans disposer des garanties nécessaires permettant d’en établir la véracité, d’autre part.
C’est précisément sur cette frontière que se joue une partie de notre responsabilité collective.
La patrie n’est pas un simple mot
Nos soldats, nos gendarmes et nos forces de sécurité paient chaque jour un lourd tribut dans la lutte contre le terrorisme. Des femmes et des hommes quittent leurs familles sans savoir s’ils les retrouveront. Ils vivent dans des conditions difficiles, affrontent un ennemi invisible et mettent leur vie en jeu pour défendre l’intégrité territoriale du pays.
Cela ne signifie pas qu’ils seraient au-dessus de toute critique.
Mais cela signifie que l’honneur de ceux qui risquent leur vie pour la nation ne devrait jamais devenir une variable d’ajustement dans les ambitions personnelles, les querelles de pouvoir ou les stratégies de communication.
Ce qui interpelle dans cette affaire, c’est également le parcours de l’ancien officier. Selon les informations disponibles, il avait auparavant bénéficié d’une certaine reconnaissance au sein des sphères de l’État. Comment passe-t-on alors du statut d’officier reconnu à celui de condamné pour une infraction aussi grave ?
La réponse appartient à la justice et à l’intéressé lui-même.
Mais cette trajectoire doit nous servir de leçon.
Avant de défendre, il faut savoir
Dans nos sociétés saturées d’informations, de réseaux sociaux et de prises de position instantanées, nous avons pris une mauvaise habitude, celle de juger avant de comprendre, soutenir avant de vérifier, condamner avant de connaître les faits.
L’affaire Alpha Yaya Sangaré en est une nouvelle illustration.
Certains l’ont présenté comme un lanceur d’alerte. D’autres l’ont considéré comme un homme ayant franchi une ligne rouge. Entre ces deux perceptions, Entre ces deux perceptions, la justice a rendu son verdict.
Mais il appartient surtout aux citoyens de prendre le temps de s’informer.
Avant de défendre une personne, il faut connaître son parcours. Avant de partager ses accusations, il faut vérifier ses sources. Avant de transformer un individu en héros ou en victime, il faut chercher à comprendre les faits dans leur complexité.
La défense aveugle d’un homme ne peut jamais remplacer la défense éclairée de la vérité.
Et c’est peut-être là que réside l’une des grandes faiblesses de notre époque. Nous sommes devenus tellement pressés de prendre position que nous avons oublié l’importance du doute, de la vérification et de la mesure.
Nos ennemis sont-ils toujours à l’extérieur ?
Le Mali fait face à des menaces réelles. Le terrorisme, l’instabilité régionale, les tensions communautaires et les fragilités institutionnelles constituent des défis considérables.
Mais une nation ne peut être durablement déstabilisée de l’extérieur que si elle est suffisamment fragilisée de l’intérieur.
C’est pourquoi nous devons nous interroger sur nos propres comportements, les ambitions personnelles, la recherche de notoriété, la quête de pouvoir ou d’argent, la manipulation de l’information et la facilité avec laquelle certains discours peuvent diviser la société.
Le véritable patriotisme n’est pas de fermer les yeux sur les fautes de son pays. Il consiste à vouloir le corriger sans jamais souhaiter sa chute.
Le Mali a besoin de critiques courageuses, mais aussi de citoyens responsables. Il a besoin de lanceurs d’alerte lorsqu’ils disent vrai, d’enquêteurs lorsqu’il existe des abus, de journalistes lorsqu’il faut informer et de juges lorsqu’il faut trancher.
Mais il a surtout besoin d’une chose devenue rare aujourd’hui au Mali : le sens de la responsabilité.
Car lorsqu’on accuse, il faut pouvoir répondre de ses accusations. Lorsqu’on écrit, il faut mesurer la portée de ses écrits. Et lorsqu’on prend la parole au nom du peuple, il faut avoir conscience du poids de cette parole.
L’absence de honte est une chose grave.
Mais l’absence de discernement l’est peut-être davantage.
Dans une nation en guerre, la parole est une responsabilité. La liberté est un droit. Et le patriotisme, lui, est un devoir. Dans cette affaire, Alpha Yaya Sangaré semble avoir profondément manqué à ces trois exigences.
Manda CISSE


