Pourquoi l’opinion publique malienne a une vision négative de l’opération Barkhane

L’approche choisie par le président français Emmanuel Macron pour tenter de peser sur les oppositions populaires à la présence militaire française dans les pays du G5 Sahel risque d’aboutir à un résultat contraire à celui recherché. Comme un pied de nez à ceux qui exigent le retrait des forces françaises du Sahel – n’oublions pas que c’est le phénomène à l’origine du sommet de Pau du 13 janvier –, il répond par l’annonce d’un déploiement supplémentaire de 220 soldats.

Cette décision ne devrait pourtant pas surprendre. Dès l’enclenchement de l’opération Serval au Mali, en 2013, certains indices laissaient supposer que la présence militaire française dans ce pays était partie pour durer, voire se perpétuer), bien que le contraire ait été affirmé au moment des faits.

La solution militaire semble n’avoir aucune chance d’aboutir. Cependant, elle apparaît toujours comme la seule option envisagée par la France. Le cap militaire maintenu mériterait à l’évidence d’être infléchi, mais le sommet de Pau n’apporte aucune autre éventualité.

Critiques de plus en plus vives contre la France

Lorsqu’il demande aux chefs d’État du G5 Sahel de « clarifier leur position » sur la présence de la force Barkhane dans leurs pays respectifs, Emmanuel Macron semble leur laisser la pleine possibilité de choisir en toute indépendance. La demande de clarification qu’il a formulée auprès de ses pairs du G5 Sahel – parfois vue comme une invitation à réduire au silence les voix dissonantes – pourrait se justifier eu égard au contexte. Mais la forme s’apparente plutôt à une convocation qui ne leur laisse guère le choix. Elle conforte davantage ceux qui estiment que la présence militaire française obéit à un agenda caché voire néocolonial. Selon un collectif de personnalités du Sahel, Emmanuel Macron donne l’impression que « l’émotion patriotique qui a entouré l’accident d’hélicoptères du 25 novembre au Mali, dans lequel sont morts 13 soldats français, devrait empêcher toute critique de l’opération Barkhane en France comme en Afrique ».

Ce constat est aussi celui de responsables politiques de premier plan, notamment au Mali. Au lendemain du sommet de Pau, le député malien Oumar Mariko, président du parti Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (Sadi), tenait une réunion devant ses partisans où il dénonçait les conclusions du sommet, et surtout l’attitude du président Macron :

« Monsieur Macron fait croire que les soldats français sont en train de mourir pour la liberté et la démocratie […]. Les soldats français sont des gens manipulés, envoyés à la boucherie pour les intérêts du capital financier français. »

De son côté, Ibrahim Boubacar Kéita, le président du Mali, épicentre de la crise sahélienne, a assez nettement clarifié sa position avant même de se rendre à Pau le 13 janvier 2020. Selon lui, « Ceux qui demandent le départ des forces étrangères sont les ennemis des Forces armées maliennes » (FAMa).

Il demande également aux associations de la société civile et aux partis politiques qui ont manifesté le 10 janvier 2020 à Bamako pour réclamer le départ des Français s’ils vont aller rejoindre les Forces armées maliennes au front en cas de retrait des troupes françaises.

La posture des présidents africains francophones dans leurs rapports avec la France est souvent loin de refléter leurs opinions publiques. C’est particulièrement le cas dans un pays comme le Mali, où la société civile se montre de plus en plus véhémente dans ses rapports avec l’État. Une bonne partie de cette société civile s’estime trahie par une classe politique trop compromise avec l’Occident.

Le succès de certains leaders religieux parmi les plus radicaux, sur le terrain politique, s’est justement construit sur une opposition à ce qu’ils considèrent comme des formes d’ingérence occidentale. Plutôt que de rechercher le seul appui des présidents sahéliens – certains paraissent dépourvus de tout poids politique et décisionnel face à la France et souffrent d’un déficit de légitimité qui les rend totalement inaudibles au sein de leurs opinions publiques –, il aurait été opportun que la France substitue à l’opacité du fonctionnement de Barkhane une communication efficace auprès des populations sahéliennes pour les convaincre de la nécessité du maintien de l’opération.

Les choix opérés, les succès, et les impacts concrets engendrés par Barkhane devraient, en effet, faire l’objet d’une meilleure communication. Car ce dont il est question avant tout – et qui est improprement désigné sous le terme de « sentiment anti-français » –, c’est la critique (largement justifiée) de l’inefficacité des forces armées dans leur globalité dans la lutte contre le terrorisme au Sahel.

L’inefficacité des forces étrangères

Que reproche t-on concrètement aux forces armées étrangères ?

Incontestablement, l’opération Serval, qui a précédé Barkhane dans le nord du Mali, fut une réponse extrêmement efficace face à une situation d’urgence qui menaçait l’existence même de l’État malien. Cette opération avait d’abord été perçue positivement par la grande majorité des Maliens. En témoigne l’accueil triomphal qui fut réservé à François Hollande lors de sa visite au Mali, après la libération des villes septentrionales occupées par les groupes armés djihadistes.

Mais face à la gestion du cas de Kidal par l’armée française (qui a semble-t-il interdit aux FAMa l’accès à la ville), les Maliens commencèrent à se poser des questions. Beaucoup parmi eux se sont finalement laissé convaincre que la France n’intervient dans leur pays que pour ses propres intérêts politiques, économiques et stratégiques inavoués. Ils estiment qu’elle participe à la déstabilisation du Mali pour légitimer sa présence, mais surtout qu’elle a pris le parti des ex-rebelles touaregs dans le conflit qui les oppose à l’État malien. Ce dernier point a particulièrement contribué à installer un sentiment de méfiance à l’égard de la France en général et des soldats de la force Barkhane en particulier.

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