Entre tradition et modernité, le Mali tranche

Divisé entre tradition et modernité, religion et laïcité, le Mali s’est retrouvé au coeur d’un vif débat de société lorsque l’Assemblée nationale a adopté, en août 2009, une nouvelle version du Code de la famille et des personnes. Cette «modernisation» du code, traitant majoritairement de l’émancipation du droit des femmes, a suscité une telle opposition que le président du Mali, Amadou Toumani Touré, s’est vu obligé de renvoyer le projet à l’Assemblée pour une deuxième lecture. Une division interne, croyait-il, risquait d’éclater.

Plus de droits pour les femmes

Dans la foulée des protestations qui ont suivi la décision des députés de l’Assemblée nationale – 50 000 manifestants islamistes se sont rassemblés au stade du 26 mars -, ces nouveaux droits aux femmes ont dû être dilués afin de concorder avec les valeurs issues de la pensée islamiste. Ainsi, la version du Code de la famille adoptée en deuxième lecture, en octobre 2010, s’est faite en collaboration avec le Haut conseil islamiste (HCI) du Mali, pays dont la population est à 90 % musulmane (1). Outre le retour de la supériorité du mariage religieux sur le mariage civil, cette nouvelle version suspend également, entre autres choses, l’égalité homme/femme devant le droit à l’héritage et la reconnaissance de l’enfant naturel (2).

La Code de la famille – qui fait office de loi au Mali – adopté en août incluait également une procédure de divorce par consentement mutuel, le remplacement du devoir d’obéissance de la femme à son mari par une obligation de respect entre époux et la possibilité de tenir un commerce sans l’autorisation de son mari (3).

Appels à la tradition

C’est donc une victoire des valeurs traditionnelles et islamistes que constitue cette dernière version du Code de la famille adoptée en octobre. Les opposants à toute révision «moderne» du Code, majoritairement musulmans, y voyaient une tentative des Occidentaux d’influencer les pratiques traditionnelles maliennes du pays (4). Selon le président du HCI, l’imam Mahmoud Dicko, l’Occident tenterait de «métamorphoser la société malienne avec des valeurs soi-disant universelles» (5).

Le fort appui du Canada au projet de réforme aurait également nui à la «modernisation» du Code, a affirmé un journaliste du quotidien Le Matin, Alassane Maiga. Cinquante ans après l’obtention de son indépendance, la société malienne, croit-il, doit pouvoir afficher son unicité et son autonomie devant les pressions des bailleurs de fonds internationaux (6).

Une seule figure musulmane s’est publiquement portée à la défense du projet, ce qui lui a valu d’être radiée de ses fonctions par ses pairs. Un imam modéré, El Hadj Sekou Amadou Diallo, a défendu dans une lettre ouverte que la modernisation du Code allait en conformité avec l’époque dans laquelle la société malienne évoluait (7). De même, des députés partisans de la réforme et des associations de femmes ont reçu des menaces en provenance de groupes islamistes (8).

Pour l’association Africa 4 women’s rights, l’adoption récente du Code de la famille signifie un recul dans l’évolution du droit des femmes au Mali, de même qu’une entorse du pays à ses engagements internationaux, notamment au Protocole à la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples relatif aux droits des femmes ratifié en 2005 (9). En outre, la société civile malienne dénonce le fait d’avoir été écartée de toutes négociations visant une révision finale du Code de la famille (10). Une société civile qui est, de toute façon, «financée par les Occidentaux», selon l’imam Dicko (11). Quant aux médias occidentaux, certains ont plutôt vu dans le rejet de la réforme moderne du Code de la famille une résurgence de l’islamisme radical dans le pays (12).

Bien que les contestations à la réforme aient principalement été menées par des associations islamistes, des femmes sont également descendues dans la rue pour dénoncer ces changements au Code de la famille (13). Dans un pays où 70 % des femmes vivent en zone rurale et où 83 % n’ont jamais fréquenté d’établissement scolaire, les bouleversements liés à la tradition peuvent faire peur (14). Cependant, jamais le débat sur une adoption éventuelle de la Charia – la loi islamique – n’a été amené par les contestataires. La laïcité, comme le Code de la famille originel, semble bien ancrée dans l’héritage traditionnel malien.

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